Equipage : ITV, 23 ans, instructeur depuis 2 ans, 850 h de vol dont 110 h en instruction et 5 h sur type. Elève en début de formation (3 ème vol de reprise après 25 ans sans planeur).
Météo:variable, quelques bons créneaux entre les averses. Pas d’orage, mais de gros congestus. Vent secteur Ouest, 5-10 kts le matin, qui a rapidement forci à 15-20 kts.
Ce dimanche, beaucoup de monde présent sur le terrain (weekend jeunes), mais seulement 2 instructeurs, un venu d’un club voisin, et moi-même. En stage pour quelques mois dans la région, j ai commencé à voler sur ce terrain il y a un mois et fait 5 jours d instruction les weekends précédents : il n y a donc pas de vrai instructeur local ce jour-là.
La météo est incertaine : le matin nous pensons pouvoir voler plus ou moins toute la journée entre les averses, pour pouvoir faire principalement de la formation treuil. Il y a beaucoup d’élèves, donc on essaie d exploiter chaque créneau au maximum. La veille, une journée prometteuse a été gâchée par des orages précoces, nous sommes tous restés sur notre faim
Je fais 2 vols le matin, qui se passent bien. Le deuxième se termine sous une légère averse, mais sans problème particulier. Je vais même en direction de l’averse pour tester un peu la météo : Il y a toujours de bons thermiques même sous la pluie, la masse d’air est plutôt calme et je trouve que le planeur mouillé a un bon comportement, les performances ne me paraissent pas trop dégradées. Nous profitons des averses qui se renforcent pour aller déjeuner, et tentons de revoler une heure plus tard.
Après avoir consulté différentes météos, les radars de précipitations semblent indiquer un créneau de 30 min, puis de la pluie tout le reste de la journée. Nous prenons la décision de retourner en piste pour faire les 2 dernières treuillées pour ramener les planeurs au hangar. Après avoir décollé, nous constatons que la situation s’est beaucoup améliorée, les averses semblent glisser au Nord. En sachant que la moitié des élèves n’a pas encore volé, nous décidons de continuer tant que la météo le permet. Après m’être pas mal battu sans succès pour accrocher au premier vol, je suis encore plus motivé pour le prochain, surtout que de gros cumulus prometteurs (accompagnés d’un fin rideau de pluie) s’ approchent du terrain.
Nous décollons rapidement avant que la pluie n’atteigne le treuil, puis je me dirige vers les gros nuages. Ça monte un peu en bordure de nuage, mais moins bien que le matin. C’est aussi plus turbulent, le vent a l’air d avoir pas mal forci, et je suis mal à l’aise aux commandes. Après quelques essais infructueux, je n arrive toujours pas à centrer un vario correct et je n’ai pas l’impression d’avoir bien le planeur en main. C’est turbulent, les ailes sont mouillées et le planeur est très lourd. J’ai l impression de piloter un pavé, je n’arrive pas à lui faire faire ce que je veux
Je me maintiens à environ 300 m sol en spirale pendant quelque temps, puis voyant la dérive qui augmente et la pluie qui se renforce, je finis par lâcher l’éponge. Visuellement, nous sommes à environ 2-3 km du terrain et nous nous rapprochons pour aller chercher une longue finale. Le plan me paraît largement correct, je donne donc brièvement les commandes à l’élève dans la ligne droite pour qu il puisse piloter un minimum… Gêné par la pluie, il ne voit pas le terrain. J’essaie de lui faire trouver, mais je me rends compte un peu tard que nous chutons plus fort que prévu. Je reprends les commandes, m’annonce en longue finale, et voit la piste de plus en plus loin Le planeur a l’air de tomber sur place, je me dis que le vent a forci et j’accélère à 130 km h. Ca chute beaucoup, mais je n’ose pas aller plus vite à cause du profil dégradé par la pluie. Je me rends compte qu’avec notre plan actuel, nous n’allons pas réussir à rejoindre la piste. L’approche est assez dégagée, il y a un long champ de blé devant nous, puis un champ labouré d’un peu moins de 100 m juste. Nous avons eu beaucoup de chance : il y avait un fossé d’environ 1 m de large et de profondeur de part et d autre de la route, et je n’ose pas imaginer ce qui se serait passé si une voiture avait traversé à ce moment-là, ou si nous avions heurté le panneau de plein fouet dans le bord d attaque, c’est-à-dire si l aile était passée 20 cm plus bas
Ce qu’il aurait fallu faire : anticiper le vent, la pluie et les dégueulantes en finale et renoncer plus tôt. Une fois ma première connerie faite, j’aurais dû accepter le risque de casser le planeur dans le champ de blé. Les cultures étaient hautes et humides, nous aurions sans doute fait un cheval de bois ou abîmé le fuselage, mais je n aurais pas mis l’élève en danger. Concentré sur les obstacles à éviter, peur du sol que je distinguais à peine et effet tunnel aidant, j’ai perdu mon jugement. J’avais quelques secondes pour sauver la situation, mais je n ai pas osé prendre la solution qui s imposait.
Les facteurs de risque à l’origine de l incident selon moi :
-Principalement excès de confiance, à la fois dans le pilotage, la machine, la météo et le terrain. Ayant déjà pas mal de vaches au compteur, j’ai sans doute trop banalisé le local sur un terrain et une machine que je connais peu. Habitué à la campagne et aux compétitions, le suis tombé dans le piège de la routine, c est facile, de toute façon c est du local avec un planeur école, j’en ai vu d autres .
-Banalisation de la PTL : à force de faire beaucoup de vols par jour, avec des élèves différents, je laisse piloter les élèves dans le circuit de piste, même en début de formation. Je ne reprends généralement les commandes qu’en courte finale ou lorsque j’estime la situation dangereuse. Même si je m’applique à faire des PTL carrées lorsque je vole seul, je me suis sans doute inconsciemment imaginé que j’arriverai à me sortir sans problème de n’importe quelle situation bizarre en tour de terrain, puisque je suis instructeur et que je sais rattraper les bêtises des élèves .
-Pression personnelle pour accrocher : quand la météo est mauvaise et que j’ai beaucoup d’élèves, j ai trop tendance à vouloir accrocher à tout prix pour ne pas les décevoir, alors que j’insisterais peut-être moins en mono. Je pensais être carré en me fixant 200 m sol mini pour spiraler, mais je réalise que je vais souvent chercher les pompes un peu loin du circuit de piste, en me disant au pire, je fais une longue finale, une PTU ou une contre QFU et ça passe, je sais faire .
-Méconnaissance du terrain : je me suis rappelé que je pouvais poser avant la piste sans problème, mais j ai complètement oublié qu il y avait une route. Habitué à de la plaine 100 % plate, c était aussi la première fois que je volais avec du vent sur ce QFU, et j ai découvert qu il pouvait y avoir quelques rabattants sous le vent des collinettes. J’ai peut-être aussi mal estimé la distance hauteur.
-Mauvaise évaluation de la météo : grisé par le vol du matin, je pensais sans doute que je monterais sans problèmes sous la pluie, et que ça ne changerait pas beaucoup les performances du planeur. En ne faisant pas de vent arrière, je n ai pas pris en compte non plus le vent qui a forci, et j’ai dû garder en tête inconsciemment les plans d approche que je prenais sans vent, me trouvant haut alors que j étais bas.
-Méconnaissance de la machine : plus habitué à faire du Marianne ou du K13, je ne connais pas trop les perfos du Twin, encore moins sous la pluie vent de face, et je les ai surestimées (ça serait passé en Marianne).
Ce que je retiens de ce vol (à part une très très grosse frayeur, surtout rétrospective, pour moi comme pour l élève), et en dehors des points purement techniques, ce sont les dangers liés à ce type de vols d’instruction. D’abord, routine et excès de confiance, fatigue, alors que ces vols présentent un danger, surtout pour un jeune instructeur : pris par la leçon et l’élève, on est forcément moins disponible, et pourtant j assouplis mes procédures par rapport à si j étais seul. Ensuite, la pression que l’on peut se mettre, même si on est bénévole : l’élève passe sa journée au terrain, donc on aime bien qu il reparte en ayant fait plus de 5 min. Émment, plus il y a d élèves par instructeur, et plus les contraintes matérielles, d’organisation et de météo sont fortes, plus le risque est élevé. En tant qu instructeur, on essaie de transmettre sa passion le plus possible, mais à l avenir je me rappellerai que la sécurité doit absolument passer avant
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