1500 kilomètres en planeur

By 20 juin 2022 Accueil

Le 09 Juin dernier, Baptiste Innocent, déjà auteur de plusieurs longs vols, a réalisé 1500 kilomètres en « comme prévu » au départ de Fayence. Son vol l’a amené à survoler les Pyrénées Espagnols autant que les Alpes Italienne en un peu plus de 15h de vol ! 

Retour sur ce vol exceptionnel avec le récit, heure par heure de Baptiste Innocent. 

Mercredi 8 juin, 16h

Le ciel a été couvert toute la journée. Le front froid passe doucement, ça s’éclaircit par l’ouest. Le planeur est prêt pour le grand vol de demain, mais je veux quand même voler quelques heures pour être certain de faire rentrer tout mon matériel. J’ai rajouté une petite bouteille d’oxygène qui me tiendra 5h normalement. J’ai peur que ma grosse bouteille ne suffise pas pour les 15h de vol.

17h : Je pensais prendre l’onde sur Fayence pour m’offrir un vol calme, et rien du tout. C’est turbulent, je dois sortir en thermiques et en pente. Cela me confirme que je ne dois pas prévoir un point de départ sur Fayence, je risquerais de ne pas pouvoir monter.

18h : Finalement je prends le ressaut dans le val d’Allos. C’est tranquille, la visibilité est excellente. Un point sur le Col de Vars puis retour. Il faut tout finir de préparer ce soir.

19h : Je me pose après 3h de vol, tout va bien. Je fais le plein d’essence, et aussi 60 litres d’eau (sur une capacité de 90l). Les températures annoncées sont plutôt élevées en altitude. Je fixe le planeur dehors, branché pour avoir le maximum des batteries. Je sais que je finirai le vol sur la batterie moteur, mais si je suis dans les ressauts du Briançonnais je n’aurai pas nécessité de rallumer.

20h : Plan de vol posé au BRIA de Bordeaux, nous nous appelons avec Gil Souviron pour échanger sur nos différents projets. Nous sommes en phase, son vol me plaît et inversement. Il décollera peu après moi, différence de longitude oblige. Tout est prêt, il faut dormir…

 

Jeudi 9 juin, 4h

Le réveil vient de sonner, je pense avoir dormi 5h, ce qui est bien. Je me sens en forme, je n’ai pas trop cogité sur le vol pendant la nuit. Le vent a l’air de souffler sur Fayence, ce qui va me rendre la sortie du local au moteur difficile. Tant pis. Je rassemble toutes mes affaires et descends au terrain. Entre temps j’appelle au numéro du chef de quart de Marseille Contrôle. Tout est ok, j’ai été pris en compte, la contrôleuse vélivole me souhaite bonne chance et me donne la première fréquence à contacter. Top ! Le planeur m’attend sagement, la mise en piste sera rapide.

5h : Planeur en piste, je charge le circuit dans le LX, fais la prévol et enfonce bien l’antenne de compensation (pour éviter la mauvaise surprise du vario non compensé sur mon vol vers la Corse de l’an dernier !!). Je m’habille en conséquence : hivernal aux pieds (bottes, semelles chauffantes et surbottes), pantalon chaud et mi-saison en haut car le soleil va vite monter. Essai moteur concluant, il est 5h23 quand je décolle en piste 28 au dessus des quelques maisons de la plaine opposée (j’en suis désolé). C’est assez turbulent, il y a un rotor à basse altitude qui m’aide à bien monter pour pouvoir m’extirper du local. Passé 2000m le vent tourne nord-est, il n’y a plus de rotor ni d’onde au dessus, comme prévu. La progression vers mon point de départ est lente et laborieuse, ça ne monte pas. Je me dis que la prochaine fois le décollage se fera de St Auban ou de Puimoisson.

6h : Je viens de couper le moteur à 1km de la ligne de départ, à 2300m à peine. Ouf, le calvaire est fini. Maintenant il faut planer jusque Malefougasse. Le cheminement est assez mauvais dans la vallée de la Bléone, je passe les Mées à 1300m. Je tente quand même les carrières avant Malefougasse, à cette heure-là ça doit descendre bas. Effectivement le rotor est déjà généreux et après une faible bataille je passe en laminaire, 4m/s moyen. Vite j’allume le transpondeur, contacte la fréquence annoncée, pas mal de trafic commercial déjà mais en un message j’ai le plan de vol activé et l’autorisation de montée au FL195. J’y arrive assez rapidement.

7h : J’ai quitté Lure pour le Ventoux d’où se fera la traversée vers l’ouest. Je vois les rotors du Ventoux, ça devrait aller. 3800m au plus bas lorsque je trouve le beau ressaut. FL195 atteint, je peux l’élancer vers l’ouest. Je ne suis pas ultra rassuré car le vent est du 315° pour 115km/h, il y a 140km de plané jusqu’au Vigan. Tendu. Au pire il y a le Pic st Loup, ça pourrait repartir de là. Le cheminement est bon sur les premiers kilomètres, je tiens bon le plan. Au loin au sud-ouest, certainement vers Montpellier, j’aperçois une belle ligne de rotors qui m’attire. La composante serait plus favorable, et ça pourrait m’emmener vers Saint Pons directement. J’hésite, mais je reste sur ma première idée.

8h : Je passe 3600m en descente, et il me reste la moitié de la distance à parcourir. Si ça continue comme ça j’arriverai au Vigan à 1200m, ce qui n’est pas top. Heureusement le cheminement est meilleur sur les contreforts des Cévennes, et le vent moins fort en descendant. J’appelle Gil sur une autre fréquence qui m’annonce de très belles conditions en haut. En effet je vois la belle lentille qui a l’air de parcourir tout l’arc cévenol. J’entends également Klaus quelques km derrière moi, qui a décollé de Serres et va également à la Seu de Urgel. Finalement j’atteins le Vigan à 1600m, juste au dessus des nuages. Mais pas moyen de bien monter, le ressaut n’est pas établi, c’est super rageant. Je regrette de ne pas avoir pris la décision de partir beaucoup plus au sud. La ligne de rotors est toujours présente, à 50km, en direction de Béziers. La base a l’air assez basse. Je suis monté à 2200m, si ça chemine bien sur le plateau ça peut le faire. Je suis en local de Béziers, j’y vais.

9h : J’arrive sur la ligne de rotors à 1200m, juste au dessus de la base. Excellent ressaut, certainement le troisième de la chaîne. Je monte rapidement au FL115, puis lorsque ça faiblit je me décale au nord-ouest légèrement où la belle lentille me tend les bras. Superbe jusqu’au FL135, mais premier écueil, Marseille me refuse au delà. Il faudra attendre de passer avec Bordeaux, 40km plus à l’ouest. Mince, le ressaut ne tiendra jamais jusque là. Effectivement, je dois voler très vite pour ne pas monter devant le beau nuage, et lorsque j’arrive avec Bordeaux le ressaut s’atténue fortement. Ce n’est pas grave, je monte quand même jusqu’au FL145 et pars vent arrière vers les Pyrénées.

10h : La traversée des Corbières est excellente, j’arrive dans un beau ressaut à l’est de la montagne de Madres à 3800m, plus qu’il n’en faut. FL185 accordé, j’espère que ce sera bon dans la vallée de la Cerdagne. Klaus me précède de 2km, alors que nous n’avons pas du tout pris la même option. Bon le cheminement n’est pas terrible, l’onde est très faible dans la vallée. Il va falloir la jouer fine pour revenir dans le bon ressaut sur Prades.

11h : Klaus et moi avons viré en même temps, moi à 4500m, lui légèrement plus bas. Retour par le même chemin, ça devrait pouvoir le faire. Je le perds complètement de vue au bout de quelques km, il a dû préférer partir au milieu de la vallée. Cela ne m’inspire pas, je reste sur mon projet d’action. Madres est souvent généreuse assez bas. Malheureusement à 3800m au même endroit, plus rien. Ah bon… Plus à l’est alors ? Je vois quelques nuages. Effectivement le ressaut est là, quoique plus faible. Mais il faut monter pour traverser vers le nord, pas le choix.

12h : Je viens de refaire le FL185, parfait pour revenir sur St Chinian par Lézignan, même si ma route part plein nord et que j’aurai une composante de face plus importante. Calcul rapide : je suis à 90km/h de moyenne, en 6h. Il reste un peu moins de 1000km, pour 9h30 de vol possible. Pas gagné, avec la descente en vallée du Rhône et la remontée en Italie face au vent. Comme les derniers km seront rapides, 400 exactement, je table sur 600km en 7h. Donc la même moyenne que jusqu’à présent. Allez on y croit. La traversée est de nouveau excellente, j’atteins St Chinian à 3100m dans un ressaut médiocre, mais Adrien qui m’avait entendu sur la fréquence de Montpellier m’annonce un très bon vario sur Olargues. Je suis à côté, j’arrive !

13h : Je suis remonté au FL175, merci Adrien et merci Marseille. Je fonce vers le nord. Je sais que je ne reprendrai pas de bon ressaut, tous les modèles étaient d’accord. Mais la convection doit être bonne. J’essaie d’arriver vers Aubenas le plus haut possible. Je quitte la chaîne des Cévennes travers Ruoms à 2400m sous la base des nuages. C’est pas trop mal. Un coup d’oeil vite fait sur l’image satellite m’informe que le Diois est dégagé, c’est par là que je continuerai vers l’est. Reste à y arriver.

14h : Il y a 2000m de plafond sous les cumulus, avec des bons thermiques. Je progresse rapidement vers Montélimar, mais subitement le plafond descend. Petit crochet par le nord pour monter à la base avant la traversée du Rhône vers l’est mais c’est laborieux car le vent est fort. Je suis mal positionné pour aller sur Aubenasson directement, il va falloir s’accrocher. Surtout que je suis sous le vent de toutes les collines, c’est très turbulent et globalement descendant. Je vise l’extrémité ouest de la pente de Saou, je tire dès qu’un nuage me donne du positif. J’estime le sommet de la crête à 700m, je vois les grands champs sur ma droite, j’acccélère pour traverser les derniers km rapidement… et le superbe 4m/s de la pente me propulse vers le haut, ouf ! Je respire, il n’y a plus que surfer jusqu’à Rochecourbe et réfléchir à la sortie du Diois. Une petite onde me donnera 1800m au vent des 3 becs, c’est largement suffisant pour cette sortie que je connais bien.

15h : Je sors au Col de Cabre suffisamment haut pour tenter de raccrocher la pente de la montagne d’Oule qui me rapproche du Pic de Bure. La turbulence est forte mais la pente donne bien, il y a des nuages partout et c’est assez mal dessiné vers le Pic de Bure. Surtout que Gil m’a annoncé qu’il n’y avait rien trouvé. Aïe. S’il faut aller à Briançon en thermique, je vais perdre beaucoup de temps. Je vais voir ce que je peux faire ici. C’est effectivement moyen sous le vent du Pic à proprement parler. Mais comme je fais l’erreur à chaque fois, au bout de quelques minutes de réflexion je décide de me décaler à l’est à la Roche des Arnauds.. le ressaut est toujours là quand le vent est nord-ouest. Comme quoi il faut du temps pour que ça s’imprime… un petit 4m/s moyen et c’est le FL195…

16h : Sommet du ressaut au Pic de Bure, je suis dans les temps, ne reste plus qu’à espérer que l’onde italienne sera fidèle à son habitude. Fréquence St Auban pour me sentir moins seul, j’entends Alain à Suse…

« – Alain ? Tu peux m’annoncer des bonnes nouvelles ?
– C’est très bon et c’est écrit jusqu’au Mont Rose ?
– Merci c’est super. »
Je fonce au travers des Ecrins, surfe sur la vague de Briançon tellement content que j’en oublie de m’arrêter ne serait-ce que 5 minutes, et arrive euphorique à Oulx… en sous-ondulatoire à 3300m… Bravo, c’était inutile. 15 minutes de bataille, et de nouveau en onde, ça ira pour cette fois.
« – Milan info, bonjour monsieur, est-ce que le FL185 serait possible, s’il vous plait, c’est pour un record et le vent est fort ?
– A discrétion, évoluez jusqu’au 185, appelez toutes les 30 min.
– Merci !! »

17h : Il ne me reste que 80km avant la délivrance, largement dans le timing. Pas d’erreur, hein ? Il faut monter au 185 dans chaque ressaut, le vent est très nord et très fort… Je fais ça tranquillement, ça chemine bien, ça monte bien, même le passage du Val d’Aoste se fait sans perdre trop d’altitude et surtout l’onde repart facilement de l’autre côté. Mon point de virage n’est plus qu’à quelques km, je pense virer et revenir où je suis pour monter lentement au 185. Mais en virant le point j’aperçois un petit nuage en formation quelques km sur ma gauche. Ce doit être le premier ressaut du Mont Rose… 4m/s, FL185 atteint immédiatement… Quasiment 18h, le vol est presque terminé si je fais attention. Le ressaut a l’air de continuer en direction de Domodossola, pourquoi pas… il manquerait 80km donc 40km dans le ressaut pour le record d’Europe… c’est pas grave, ce sera meilleur la prochaine fois.

18h : Nez en l’air, je passe par les mêmes ressauts, 280km/h de vitesse sol. Suse et Briançon au FL185, cap Pic de Bure. Il m’a fallu une heure pour faire les 200km, ça change.

19h : Pic de Bure de nouveau très bon, montée FL195 puis Marseille m’autorise un plané jusque’à ABDIL, au Ventoux. Je décide d’aller vers mon point Malaucène en ligne droite compte-tenu de ma vitesse sol. Mais je chemine super mal, et au lieu de filer plein sud, taper le ressaut de Lure puis Ventoux et aller vers mon point de virage rapidement, je tire à peine 30 de finesse en choisissant la ligne droite. Heureusement que la ligne de rotors du Mont Ventoux m’appelle, je vire Malaucène dans une dégueulante énorme et fais demi-tour vers le 5m/s qui me tendait les bras, dans un calme olympien et une lumière de fin de journée incroyable… oui au bout de 14h je peux faire de la poésie… et cette fois-ci je ne mettrai pas le cap sur Fayence directement, je passerai par St Auban pour rester dans le ressaut. Et puis je monterai même au FL175 parce que j’ai le temps et parce que je veux assurer mon arrivée. On n’est jamais trop prudent.

20h : Je passe au dessus de chez Pierre et Patricia toujours au FL175, je crois que je suis en local. Effectivement je passe la ligne d’arrivée à 3300m, 1000m tout juste.. au dessus de mon altitude de départ. Essai des aérofreins, nominal. Je ne déballaste pas, au cas où un glaçon aurait obstrué la sortie d’un des ballasts. Je me pose à 20h28, l’équipe de choc de Fayence m’attend au sol pour m’aider à ranger le planeur, vous êtes au top les gars. 15h05 de vol, 1523km en 3 points libre, 1511 en comme prévu (avec l’arrivée un peu plus à l’est et la subtilité du code sportif)… Belle journée, pas toujours facile mais une grande satisfaction tout de même de l’avoir exploitée presque à son maximum.