Valérie Mansard a perdu la vue à 43 ans. À 56 ans, elle pilote un planeur au club de Corbas, aux côtés de son instructeur Frédérick Vuaille. Là où l’avion l’assourdit, le planeur lui parle : dans le silence du vol sans moteur, elle écoute le vent, ressent la glisse et fait corps avec la machine. Une manière de voler qui raconte, mieux que toute autre, ce qu’est le vol en planeur. Rencontre.

Une autre manière de ressentir le vol
FFVP — Comment êtes-vous venue au planeur ?
Valérie Mansard — J’ai commencé en 2018 avec les Mirauds Volants, une association de pilotes déficients visuels. Mon père était pilote de planeur, mais j’avais perdu la vue depuis trois ou quatre ans quand j’ai découvert l’association sur les réseaux sociaux. Je me suis dit : « Allez, on tente. » J’ai enchaîné les stages découverte, mais je ne pouvais pas vraiment progresser. J’ai donc intégré le club de Corbas à l’automne 2021 — et rencontré Frédérick, mon instructeur.
Pourquoi le planeur plutôt que l’avion ?
V. M. — En avion, je ne ressens rien, et c’est bruyant. En planeur, il y a des sensations que je n’ai nulle part ailleurs. Ça a toujours été ma première intention, et ça s’est confirmé à chaque vol.
Le moteur en moins, le bruit en moins : le planeur laisse remonter tout ce qu’un avion couvre. Pour une pilote qui n’a plus les yeux, ce silence n’est pas un décor, c’est un instrument. Elle vole à l’oreille et au corps — et le vol à voile, cette glisse portée par l’air, se prête à cette écoute comme aucun autre.

Inventer un langage commun
Frédérick Vuaille — Avec Valérie, il y a eu tout de suite un bon contact. Ne me demandez pas pourquoi… j’aime mon prochain (rires) ! C’est le volet humain, vraiment. Au départ, je ne savais pas trop comment m’y prendre. J’ai beaucoup regardé des vidéos d’aveugles dans d’autres sports, et j’avais compris une chose : plus le code est simple, plus il est efficace. On a passé l’hiver à le construire. Aujourd’hui, je suis ses yeux — mais à part le remorquage, Valérie fait pratiquement tout, toute seule, jusqu’à l’atterrissage où je gère l’arrondi.
V. M. — On est partis du guidage à la voix mis en place par les Mirauds Volants, et on l’a adapté à mes sensations. Par exemple, dans leur code, quand la vitesse augmente, c’est « moins, moins, moins ». Pour moi, ce n’était pas logique : physiquement, le bruit du vent augmente. On a donc tout recalé sur le ressenti plutôt que sur la théorie.
F. V. — Ses sensations, c’est aussi le vent relatif. Elle sait qu’entre 90 et 100, à vitesse constante, le vent a un certain bruit. Dès qu’il change, elle corrige automatiquement.
Le planeur devient un instrument qu’elle accorde à l’oreille : le sifflement du vent lui donne la vitesse, la portée sous les ailes lui donne la glisse.

Faire corps avec le planeur
V. M. — Je vole aux sensations physiques : la position du bassin, des épaules, le vol aux fesses. Quand je suis en dérapage, je le sens. Il y a peut-être un lien avec la canne blanche : dans nos déplacements au sol, tout part aussi du bassin et des épaules, il faut coordonner la canne et les pieds. Ça aide sans doute à coordonner le palonnier et le manche.

Et pour la théorie ?
V. M. — J’ai suivi les cours de Frédérick, utilisé le Manuel du pilote de vol à voile des éditions Cépaduès avec ma synthèse vocale, des vidéos, et beaucoup écouté les anciens. Pour les aérodromes, on trace le plan des installations sur une feuille A4, puis on le repasse à la peinture 3D : au séchage, on obtient un relief. Ça me permet de me faire une représentation mentale des pistes — essentiel pour préparer un tour de piste.
Aveugle ne veut pas dire braille, précise-t-elle : la plupart des personnes aveugles le sont devenues au cours de leur vie et travaillent, comme elle, avec la synthèse vocale et beaucoup de mémoire.
F. V. — Je suis un ancien pilote professionnel : très pragmatique, un mot, une action, pas de blabla. Les check-lists se font vite. On travaille comme dans un couple, c’est automatique.
V. M. — Les check-lists, je connais ça depuis l’enfance, avec mon père ! On part en vacances : check-list. On prépare le sac : check-list. Il m’a bien barbée… et aujourd’hui, je le remercie.

« Rien n’est impossible »
V. M. — Au début, il y a eu une écoute de la part de Fred. Ça, c’est important dans la vie.
F. V. — On ne peut pas comprendre le handicap, ni l’imaginer. Alors on écoute, on s’adapte. Tout seul, rien n’est possible ; mais avec des idées, de l’envie et de la communication, tout devient possible. L’aventure humaine est magnifique : la progression, l’esprit, les beaux vols… et je fais un peu le guide touristique, je lui décris les montagnes, où on va.
V. M. — Il transpose, comme dans la vie, pour me guider dans la rue. En vol, c’est pareil.

Un mot pour celles et ceux qui hésitent à se lancer ?
V. M. — Vous avez un rêve ? Tentez-le. N’écoutez pas ceux qui vous disent que c’est impossible. Quand j’ai perdu la vue et que j’ai voulu apprendre le braille, on m’a dit : « À 43 ans, laissez tomber. » J’ai repris mon travail, j’ai appris à voler. Vous trouvez des gens, et vous construisez votre rêve.
« Vous avez un rêve ? Tentez-le. »
Valérie Mansard
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